Texte 1 | Héraclite, Fragments (6ème s. AEC - ‘‘Avant l’ère commune’’)
« Il y a pour les éveillés un monde unique et commun, mais chacun des endormis se détourne vers un monde particulier qui lui est propre ».
« monde unique et commun » : traduction du grec koinos cosmos
« monde particulier qui lui est propre »: traduction du grec idios cosmos
Texte 2 | Kant (18ème s. AEC), extrait de Critique de la raison pure
« La nature est l’existence des choses en tant que déterminée suivant des lois universelles ».
Texte 3 | Auguste Comte (19ème s.), Cours de philosophie positive
« Ainsi, pour en citer l'exemple le plus admirable, nous disons que les phénomènes généraux de l'univers sont expliqués, autant qu'ils puissent l'être, par la loi de la gravitation newtonienne, parce que, d'un côté, cette belle théorie nous montre toute l'immense variété des faits astronomiques, comme n'étant qu'un seul et même fait envisagé sous divers points de vue ; la tendance constante de toutes les molécules les unes vers les autres en raison directe de leurs masses, et en raison inverse des carrés de leurs distances ; tandis que, d'un autre côté, ce fait général nous est présenté comme une simple extension d'un phénomène qui nous est éminemment familier, et que, par cela seul, nous regardons comme parfaitement connu, la pesanteur des corps à la surface de la terre ».
Texte 4 | Kant (18ème s.), Fondements de la métaphysique des mœurs
« Il n’y a donc qu’un impératif catégorique et en voici la formule : Agis toujours d’après une maxime telle que tu puisses vouloir en même temps qu’elle devienne une loi universelle.
Si maintenant de cet impératif unique nous pouvons déduire, comme de leur principe, tous les impératifs du devoir, bien que nous laissions provisoirement sans réponse la question de savoir si ce que l’on appelle devoir n’est pas un concept vide, au moins pouvons-nous expliquer ce que nous pensons par ce concept et ce qu’il veut dire. S’il est vrai que l’universalité de la loi suivant laquelle certains effets se produisent constitue ce que l’on appelle proprement la Nature, dans le sens le plus général de ce mot (quant à la forme), c’est-à-dire la réalité extérieure, en tant qu’elle est déterminée par des lois universelles, peut-être pourrait-on aussi exprimer l’impératif universel du devoir ainsi qu’il suit : Agis comme si la maxime de ton action devait, par la volonté, être érigée en loi universelle de la nature. »
Texte 5 | Jacob von Uexküll, Mondes animaux et monde humain (1934)
« La tique ou ixode, sans être très dangereuse, est un hôte très importun des mammifères et des hommes. (...) La bestiole, à la sortie de son oeuf, n'est pas entièrement formée; il lui manque encore une paire de pattes et les organes génitaux. A ce stade, elle est déjà capable d'attaquer des animaux à sang froid, comme le lézard, qu'elle guette, perchée sur l'extrémité d'une brindille d'herbe. Après plusieurs mues, elle a acquis les organes qui lui manquaient et s'adonne alors à la chasse des animaux à sang chaud.
Lorsque la femelle a été fécondée, elle grimpe à l'aide de ses huit pattes jusqu'à la pointe d'une branche d'un buisson quelconque pour pouvoir, d'une hauteur suffisante, se laisser tomber sur les petits mammifères qui passent ou se faire accrocher par les animaux plus grands.
Cet animal, privé d'yeux, trouve son chemin de son poste de garde à l'aide d'une sensibilité générale de la peau à la lumière. Ce brigand de grand chemin, aveugle et sourd, perçoit l'approche de ses proies par son odorat. L'odeur de l'acide butyrique, que dégagent les follicules sébacés de tous les mammifères, agit sur lui comme un signal qui le fait quitter son poste de garde* et se lâcher en direction de sa proie. S'il tombe sur quelque chose de chaud (ce que décèle pour lui un sens affiné de la température), il a atteint sa proie, l'animal à sang chaud, et n'a plus besoin que de son sens tactile pour trouver une place aussi dépourvue de poils que possible, et s'enfoncer jusqu'à la tête dans le tissu cutané de celle-ci. Il aspire alors lentement à lui un flot de sang chaud.
On a, à l'aide de membranes artificielles et de liquides imitant le sang, fait des essais qui démontrent que la tique n'a pas le sens du goût; en effet, après perforation de la membrane, elle absorbe tout liquide qui a la bonne température. Si la tique, stimulée par l'acide butyrique, tombe sur un corps froid, elle a manqué sa proie et doit regrimper à son poste d'observation.
Le copieux repas de sang de la tique est aussi son festin de mort, car il ne lui reste alors plus rien à faire qu'à se laisser tomber sur le sol, y déposer ses oeufs et mourir.»
* Note : « Il faut que la tique puisse vivre longtemps sans nourriture pour augmenter sa chance de rencontrer une proie à sa portée. Et la tique possède cette faculté dans une proportion inhabituelle. A l'Institut zoologique de Rostock, on a maintenu en vie des tiques qui avaient jeûné dix-huit ans. La tique est constituée à tous égards pour supporter une longue période de faim. Les cellules séminales que la femelle abrite pendant son temps de garde, restent attachées dans les capsules séminales jusqu'à ce que le sang du mammifère parvienne dans l'estomac de la tique; elles se libèrent alors et vont féconder les oeufs qui reposent dans l'ovaire. »
Texte 6 | Jonathan Safran-Foer, extrait de Eating animals (2009)
« Les humains sont les seuls animaux qui font délibérément des enfants, tissent des liens entre eux (ou pas), fêtent les anniversaires, gaspillent et perdent leur temps, se brossent les dents, éprouvent de la nostalgie, nettoient les tâches, ont des religions, des partis politiques et des lois, portent des amulettes-souvenirs, s'excusent des années après avoir offensé autrui, chuchotent, ont peur d'eux-mêmes, interprètent les rêves, dissimulent leurs organes sexuels, se rasent, enterrent des capsules témoins et peuvent choisir de ne pas manger quelque chose pour des raisons de conscience. Les justifications pour manger et ne pas manger des animaux sont souvent les mêmes : nous ne sommes pas des animaux. »
Texte 7 | Mohamed Amer Meziane, extrait de Au bord des mondes,
Vers une anthropologie métaphysique (2023)
« S’adressant à une administration coloniale pressée de pouvoir extraire le charbon enfoui dans les sous-sols du Sud de l’actuel Viet Nam, un chargé d’affaires du gouvernement de la Cochinchine (nom en usage parmi les colonisateurs français pour désigner le sud du pays) rapporte sa conversation avec un mandarin qui refuse d’offrir une concession au gouvernement français. L’exploitation du charbon est impossible, affirme la voix du mandarin réécrite dans le récit du chargé d’affaires, parce qu’un dragon se cache sous la terre, qui fait obstacle à l’extractivisme. Si l’on ne peut se fier à l’archive pour reconstituer de part en part la parole du mandarin, elle nous rappelle que l’on n’exploite pas les sous-sols impunément, que des forces infernales menacent les humains lorsqu’ils prétendent étendre leur pouvoir dans les entrailles de la terre. [Ci-dessous l’extrait de la lettre du chargé d’affaires au gouverneur de la Cochinchine, datée du 10 février février 1882]
Nous obtiendrons des concessions si nous sommes les plus offrants, et si l’exploitation peut se faire sans danger pour l’épiderme du dragon; il paraît bien décidé que nous ne serons pas privilégiés, et les deux conditions posées permettront toujours de répondre par un refus à toutes nos demandes. On nous concèdera probablement les gisements de charbon de Quang Yen, parce qu’on n’oserait probablement tout nous refuser, mais nous ne pouvons guère compter, obtenir plus du plein gré des gouvernements actuels. La superstition du dragon n’a pas été imaginée exclusivement contre nous, elle existe réellement, mais elle est plus répandue, et elle a plus de force chez les lettrés que chez les ignorants. […] On peut être certain qu’à l’occasion on rendra impossible l’exploitation de quelque gisement dont nous demanderions la concession, en imaginant quelque dragon supplémentaire dont il serait la retraite inviolable.. […] J’ai demandé au [mandarin] à quel signe particulier se reconnaît la présence souterraine du dragon. Ce n’est pas apparent pour le vulgaire; quelques devins ont, seuls, le don de déterminer ces endroits sacrés. Le [mandarin] a entrepris de me figurer à peu près la forme des montagnes à dragon; cela m’a paru inintelligible. […] Le [mandarin] m’a assuré qu’il était possible de dresser une carte du dragon; je tenais à savoir si l’on pouvait se mettre en garde contre les faux dragons. […] J’ai eu la satisfaction d’apprendre que, jusqu’à présent, le territoire de la province de Quang Yen ne renfermait pas de trace de dragon […] On risque, paraît-il, en creusant le sol, de crever une veine du Saint animal, et il résulterait de cet accident d’affreux malheurs, c’est-à-dire, je crois, la chute de la dynastie régnante. Je disais au Ministre que nous avions creusé le sol en tous sens, en Europe, sans rencontrer le plus petit dragon, et sans que les fouilles eussent causé quelque cataclysme. Il m’objecte que les Chinois partageaient la même superstition, et que c’était pour ce motif qu’ils avaient supprimé le chemin de fer construit sur leur territoire. J’imagine qu’il pensa à part lui que c’est faute de dragons que les occidentaux sont des barbares, ou inversement.
Tout au long de la lettre, le chargé d’affaires ne fait qu’énoncer une seule et même idée : la superstition du dragon a été imaginée par les prêtres pour empêcher l’exploitation des gisements de charbon comme combustible. De cette archive, on ne peut rien déduire de certain quant à la nature de ce qui est dit par le mandarin. La seule certitude est que, dans ce face-à-face, l’administration coloniale se heurte à une autre métaphysique que la sienne et qu’elle peine à la saisir. Une perspective centrée autour de l’extractivisme ne perçoit qu’une part infime du problème posé par cette archive : celle d’une nécessaire annulation d’un rapport métaphysique à la terre, du ciel et des souterrains dans le déploiement de l’extractivisme. La sécularisation a bien participé du déploiement des pratiques d’extraction, de richesse minérales et notamment fossiles. »
Texte 8 | Extrait de «Qu’est-ce que l’Anthropocène?», un article de Marine Denis et de François Gemenne publié en octobre 2019 sur le site gouvernemental « Vie Publique »
« L’Anthropocène est une nouvelle époque géologique qui se caractérise par l’avènement des hommes comme principale force de changement sur Terre, surpassant les forces géophysiques. C’est l’âge des humains ! Celui d’un désordre planétaire inédit.
L’histoire de la Terre et celle de l’espèce humaine ont aujourd’hui convergé. Cette collision de deux Histoires marque une rupture dans la relation qui unit les hommes à la Terre. Pour la première fois, ce sont en effet ses habitants qui sont devenus les principaux moteurs des changements qui l’affectent.
Les désordres générés par les effets de l’activité humaine ont des conséquences multiples : climat, sécurité alimentaire, accès aux ressources vitales, migrations forcées et soudaines, précarité énergétique…Ils contraignent les relations internationales à inventer et mettre en œuvre de nouvelles politiques globales.
Quand le naturaliste et mathématicien Buffon (1707-1788) écrivait dans Les Époques de la nature en 1778 que « La face entière de la Terre porte aujourd’hui l’empreinte de la puissance de l’homme », sans doute ne pouvait-il imaginer que, trois siècles plus tard, les géologues allaient décider de formaliser ce constat sous la forme de la définition d’une nouvelle époque géologique.
En 2000, le biologiste américain Eugene F. Stoemer, le chimiste et Prix Nobel de chimie néerlandais Paul Josef Crutzen évoquent pour la première fois le terme d’« Anthropocène ». Cette nouvelle phase géologique dont la révolution industrielle du XIXe siècle serait le déclencheur principal, est marquée par la capacité de l’homme à transformer l’ensemble du système terrestre. »