« Important » : ce qui importe, ce qui a une portée, ce qui porte à conséquence.
Il ne s’agit pas d’une chose en elle-même, ou d’un événement en lui-même, mais de ce que j’en pense. Le plus souvent, il s’agit même de ma pensée, non de mon action, cette pensée sur ce qui est important pour moi, cette pensée qui fait que je décide d’y réfléchir et qui va être au départ d’autres pensées que j’aurai ensuite. Une pensée première en quelque sorte, primordiale.
La réflexion sur ce qui est important suppose bien sûr l’acte de penser : c’est une « réflexion ». Mais c’est d’autant plus vrai que, avant même qu’on réfléchisse sur ce qui est important, rien ne pourrait être important, très important ou au contraire nullement important, futile par exemple, sans un acte de penser, de considération, de différenciation, d’évaluation : je « considère » que ceci est important et que cela ne l’est pas, ou moins que ceci, voire beaucoup moins que ceci. Considérer l’importance de quelque chose c’est l’ap-préc-ier, c’est-à-dire lui attribuer un certain « prix », une certaine valeur qu’on ne reconnaîtra pas à quelque chose d’autre.
Il n’y a pas d’ « importance », ou de « futilité », sans un être qui reconnaisse cette importance, sans un être qui regarde une chose comme importante, sans un regard sur cette chose, sans égard pour cette chose.
Ici la conscience n’est pas seulement la faculté de constater l’existence de quelque chose mais, « en son âme et conscience », d’attribuer une valeur à quelque chose qui existe - ou qui n’existe pas encore : par exemple, un monde où les humains ne feraient plus violence aux autres espèces, les hommes aux femmes, les adultes aux enfants. Il ne s’agit pas seulement de penser au sens de se représenter, de « concevoir », mais de valoriser et finalement de désirer, de « vouloir ».
« Mais qu’est-ce donc que je suis? (se demande le « je » dans la deuxième des Méditations Métaphysiques de Descartes, 17ème siècle). Une chose qui pense. Mais qu’est-ce qu’une chose qui pense? C’est-à-dire une chose qui doute, qui conçoit, qui affirme, qui nie, qui veut, qui ne veut pas ».
Reconnaître l’importance de quelque chose n’est donc pas à proprement parler un acte de la raison mais un acte de la conscience ou, comme on dit, un acte de « prise de conscience ». Toutefois la raison n’est pas seulement une faculté en quête de rationalité, c’est-à-dire en quête d’explication. La raison raisonne aussi pour comprendre et justifier.
La faculté qu’on appelle « la raison » peut chercher la réponse à la question « Pourquoi? » dans les trois acceptions de celle-ci :
à cause de quoi (expliquer)
en vue de quoi (comprendre)
au nom de quoi (justifier).
La raison cherche le « rationnel » mais peut donc aussi rechercher le « raisonnable ». En ce dernier sens de ce qui est « conforme à la raison », au sens du « raisonnable », on peut donc affirmer que seul être doté de ce qu’on appelle une « conscience » ou une « raison » peut valoriser quelque chose, peut considérer quelque chose comme important.
Une objection s’impose dès qu’on veut bien observer que tout être vivant, humain ou non, animal ou végétal, s’oriente dans son environnement, dans l’um-welt qui lui est propre - un concept qui revient entre autres à Jakob Von Uexküll, Mondes animaux et monde humain, 20ème siècle.
Pour reprendre l’exemple proposé par l’auteur de Mondes animaux et monde humain, la femelle tique attribue de l’importance à une certaine odeur (celle de l’acide butyrique, que dégagent les mammifères) et à une certaine température (celle des mammifères et de leur sang). De la perception sensorielle de ces stimuli (odeur spécifique, température spécifique) dépend un processus biologique fondamental : la perpétuation de l’espèce (le sang du mammifère sera la première nourriture des progénitures une fois éclos les oeufs pondues par la tique).
Cependant la question se pose de savoir si cette orientation sensorielle relève d’un choix, d’une interprétation réfléchie de son propre environnement : la femelle tique accorde-t-elle plus d’importance à l’odeur d’acide butyrique qu’à toutes les autres odeurs qu’elle serait cependant capable de sentir également? Ou son corps la détermine-t-il à ne sentir que l’odeur qui a pour elle et pour son espèce une fonction biologique à l’exclusion de toutes autres odeurs?
Mais peu importe la réponse qu’on apporterait à cette dernière question. L’objection fait apparaître une autre faculté nécessaire à un être capable d’attribuer une valeur à quelque chose : la liberté (au sens de libre-arbitre, non pas au sens de droit).