C.-O. Verseau professeur agrégé de philosophie

Olivia Gazalé / « Premier », « deuxième » : l’antériorité d’un sexe sur l’autre

  Quel est le « premier sexe » ?

Comme un homme sur deux, je suis une femme. Le mot « homme » possède en effet cette particularité de désigner à la fois le genre humain dans son ensemble et l’individu de sexe mâle, qui n’en constitue pourtant qu’une moitié. Chacun s’y est habitué, mais ce double sens est troublant. C’est un peu comme si le terme de «  coq « était employé à la fois pour le mâle de la poule et tous les gallinacés de la basse-cour. Cailles, dindes et autres pintades, toutes des coqs !

Cette ambiguïté est lourde de sens : elle relève moins de l’homonymie que de la métonymie (quand une partie se prend pour le tout). L’assimilation du masculin à la totalité du genre humain traduit le penchant de l’homme à se considérer comme le vir, à savoir le représentant le plus accompli de l’espèce humaine. Le terme de vir est dérivé du sens qui virâ, signifiant le mal, le héros. L’homme est l’étalon de l’excellence et de la perfection : à lui l’absolu, à elle le relatif. La femme est l’autre, une minorité dotée de traits spécifiques dans la galaxie et l’humanité, l’homme et l’astre brillant et la femme la petite étoile éphémère, l’homme est au cœur, la femme à la périphérie. Il est la norme, elle est la différence, il est au-dessus, elle est en dessous. Les femmes sont le sexe us or, et au second plan » écrivez Schopenhauer dans son Essai sur les femmes (1851). Nées après l’homme, de la chair, même de l’homme, dérivées de l’homme, comment ne leur serait-elle pas inférieures?

  Voilà ce que nous avons toujours cru. Et pourtant… Le sexe masculin est-il réellement le premier sexe, le sexe fort ? Et si, contre, tout attente, c’était lui, finalement, le plus « faible », le plus fragile des deux? 

Pour envisager une hypothèse aussi renversante, il faut remonter jusqu’aux origines du vivant. On comprend alors que le masculin est ontologiquement le deuxième sexe, puisqu’il apparaît dans la nature bien longtemps après le sexe féminin. Pendant des millions d’années, les organismes n’ont nullement eu besoin de lui, pour se reproduire dans le monde matricielle, indifférencié des origines, les espèces se multiplient par scission/réplication pure et simple, un procédé simple, très performant, permettant de coloniser rapidement, l’espace, à moindre coût. La présence du masculin dans le monde est donc à la fois seconde et secondaire, Ève a beau être sortie de la côte d’Adam dans le récit biblique, le chromosome Y, lui, est bel et bien issu du chromosome, X, qui était là le premier.

Lorsqu’il émerge de l’océan primitif, il y a trois cents millions d’années, le chromosome Y constitue une forme dégénérescente du chromosome X. Non seulement il est beaucoup plus petit, mais il est porteur de 40 fois moins de gènes que le X. Le sexe féminin est donc bien le « sexe, constitutif »  et le mal, le « sexe, induit« (Vincent Dussol, La domination féminine. Réflexions sur les rapports entre les sexes, 2011), ce qui permet d’expliquer (en partie) la plus grande vulnérabilité de l’embryon mâle par rapport à l’embryon femelle lors de la vie intra-utérine. Selon certains chercheurs, comme le professeur de génétique humaine britannique Brian, Sykes (Adam's Curse: A Story of Sex, Genetics, and the Extinction of Men, 2003), le chromosome, Y, « loin d’être vigoureux et robuste », se décomposerait même un rythme si alarmant qu’il serait, à terme, menacé, d’extinction, un phénomène qu’il a baptisé entre « la malédiction d’Adam».


Olivia GazaléLe mythe de la virilité (2017)