"Dans la cabine, Lafcadio fait semblant de dormir et s’agace des
simagrées de Fleurissoire, qui cherche à ajuster la lumière du
compartiment, se lève pour enlever sa veste, réajuste péniblement son
col… « Il n’a pas l’air heureux, reprenait à part soi Lafcadio. Il doit
souffrir d’une fistule, ou de quelque affection cachée. L’aiderai-je !
Il n’y parviendra pas tout seul... » Fleurissoire s’approche alors de la
portière afin de s’aider du reflet pour mettre sa cravate. L’idée de se
débarrasser de cet encombrant personnage traverse alors l’esprit de
Lafcadio : « Qui le verrait ? Là, tout près de ma main, sous ma main,
cette double fermeture, que je peux faire jouer aisément ; cette porte
qui, cédant tout à coup, le laisserait crouler en avant ; une petite
poussée suffirait ; il tomberait dans la nuit comme une masse ; même on
n’entendrait pas un cri... Et demain, en route pour les îles !... Qui le
saurait ? » Après la cravate, Fleurissoire est passé aux manchettes. «
Un crime immotivé, continuait Lafcadio : quel embarras pour la police !
[…] Ce n’est pas tant des événements que j’ai curiosité, que de
moi-même. Tel se croit capable de tout, qui, devant que d’agir,
recule... Qu’il y a loin, entre l’imagination et le fait !... Et pas
plus le droit de reprendre son coup qu’aux échecs. Bah ! pour qui
prévoirait tous les risques, le jeu perdrait tout intérêt ! […] »
Fleurissoire jette un dernier coup d’œil à sa cravate, et se penche
imprudemment vers la porte. « Là, sous la main, cette double fermeture –
tandis qu’il est distrait et regarde au loin devant lui – joue, ma foi !
plus aisément encore qu’on eût cru. Si je puis compter jusqu’à douze,
sans me presser, avant de voir dans la campagne quelque feu, le tapir
est sauvé. Je commence : Une ; deux ; trois ; quatre ; (lentement !
lentement) cinq ; six ; sept ; huit ; neuf... Dix, un feu... » ".
André Gide, Les caves du Vatican