L’introduction est suivie du texte de R. Lamy où les mots sur lesquels faire porter l’analyse de chaque argument ont été mis en évidence.
« Les monstres n’existent pas ». Telle est la thèse de Rose Lamy en conclusion de cet extrait de En bons pères de famille. « Difficile à admettre » (l. 26), cette seule phrase, qui synthétise l’analyse, achève de déconstruire principalement deux croyances auxquelles nous sommes attaché.es : d’une part, le caractère d’ « exception » (l.27) des violences des hommes contre « les femmes » et les « enfants » (l. 37-38), d’autre part, la « vision du monde » (l.8), véritable « fiction » (l. 15) ou « fable rassurante » (l.11-12), qui fait croire en l’existence des « monstres » (l. 1, 30, 40).
On peut en déduire que la question initiale de l’autrice n’est pas seulement : Quelle est l’origine profonde des violences contre femmes et enfants dans la société française? Mais tout autant : Qu’est-ce qui nous empêche d’identifier celle-ci? Plus précisément, quel système de « croyances » (l.29) continuons-nous de vouloir alimenter afin de dissimuler cette origine et en rendre l’élucidation « inaudible » (l.40)? En bref, pourquoi ne voulons-nous pas savoir?
Tels sont en effet les deux caractéristiques d’une violence qu’il faut qualifier de systémique lorsque premièrement, loin d’être extérieure au « fonctionnement » (l. 7) du système, « la société porte en elle les germes de la violence » (l.22) et que, deuxièmement, notre vie sociale instille elle-même les représentations qui nous aveuglent sur l’origine, interne, de la violence. La violence est systémique quand elle trouve son origine dans le système lui-même et, inséparablement, quand le système produit lui-même le dispositif qui invisibilise cette origine. Cet extrait de En bons pères de famille invite donc à mettre en perspective au moins trois thèmes : la justice, le langage et la politique.
Les étapes de l’analyse sont clairement indiquées par l’autrice. La première pose brièvement le problème à travers « l’affaire Jonathann Daval », emblématique de l’opposition entre « deux manières d’appréhender les comportements déviants » (l.3). Le deuxième paragraphe résume l’opinion, dominante (l.9), d’une déviance exceptionnelle, extérieure au système, strictement enfermée dans le profil individuel du criminel, appelant une « résolution systématique » (l.11), tandis que les deux derniers paragraphes développent la thèse, celle de Rose Lamy et d’Anne Bouillon, d’une violence dite systémique.
Si Jonathann Daval * ne doit pas être considéré comme un monstre, comment aborder les actes qu’il a commis et ceux de tant d’autres hommes, coupables chaque année de violences domestiques et de féminicides ? À ce sujet, l’éclairage d’Anne Bouillon est précieux. Elle estime qu’il y a deux manières d’appréhender, les comportements déviants, criminels ou délictuels, et que le choix entre les deux options détermine un projet de société.
La première est de considérer que le criminel est une anomalie, un accident – un monstre –, en somme un épiphénomène à la marge d’un système qui fonctionne parfaitement, et alors on traite ces monstres pour ce qu’ils sont, des aberrations, et on les enferme. Cette vision du monde est celle qui domine, et qui pousse les médias à catégoriser les violences domestiques dans la rubrique des faits divers et à les inscrire comme de petits contes de fictions décorrélés les uns des autres. Cette manière de voir les choses est rassurante, parce qu’elle propose une résolution systématique de chaque affaire, sans les mettre en lien. Ses parenthèses nous sont présentées comme des fables, peuplées de personnages stéréotypés : l’ogre, le rôdeur et la joggeuse, le père de famille et la mauvaise cuisinière, qui fait des grumeaux dans sa pâte à crêpes, l’amoureux éconduit et la femme inconstante. Le champ lexical de la fiction est d’ailleurs utilisé pour raconter les violences : la cellule familiale devient » la scène » ou le » lieu du drame ». Les adverbes » soudain » ou les formules dramatiques comme » tout a basculé » sont également des marqueurs de fiction dans les récits de faits divers. Lire les affaires individuellement comme nous avons appris à le faire n’oblige pas à mettre au jour le continuum de la violence, ainsi que la structure sociale qui permet l’impunité des hommes violents.
Selon Anne Bouillon, nous pourrions aussi considérer, et c’est la seconde manière d’appréhender ces actes, que les hommes violents sont l’incarnation d’un système dysfonctionnel, que la société porte en elle les germes de la violence et que personne n’est à l’abri d’un passage à l’acte, comme le clament les féministes. On pourrait même avancer que l’impunité et les discours visant à protéger les mis en cause encourage l’exercice de la violence contre les femmes et les enfants. Cette analyse est étayée par de nombreuses études sur le sujet, que corroborent les témoignages des victimes et des lanceuses d’alerte, mais elle est difficile à admettre, car elle nécessite un examen de conscience collectif et douloureux : si les violences ne sont plus lues comme des exceptions, mais comme une norme, c’est bien le système qu’il faut changer. L’idée que les hommes violents sont potentiellement monsieur Tout-Le-Monde suscite de très fortes résistances, interrogeant nos croyances sur l’amour, sur le couple et sur la famille, qu’on nous a présentée comme un lieu protégé des monstres.
Ce que mettent en place, les bons père de famille pour dissimuler la réalité de la violence masculine, les éléments qu’ils apportent pour la « justifier », n’apaise que leur conscience et sont une violence supplémentaire pour les survivantes. La matérialité de la mort n’est pas moins avérée si la raison invoquée pour légitimer le meurtre est l’amour plutôt que la haine. Un viol commis sans violence par un proche n’est pas moins destructeur ou traumatisant qu’un viol violent dans l’espace public. Si les bons pères de famille disposent de la majorité du temps médiatique pour se convaincre entre eux qu’ils ne sont pas des «violeurs de l’Essonne», ou des Francis Heaulme en puissance, les victimes, les femmes, les enfants, dont on parlait à la troisième personne et qu’on faisait exister à travers le regard de leurs bourreaux, ont, depuis #Metoo, pris la parole pour elles-mêmes. Elles ont fait la démonstration de vérités jusque-là inaudibles. Les monstres n’existent pas.